{"id":226,"date":"2023-03-07T09:17:20","date_gmt":"2023-03-07T09:17:20","guid":{"rendered":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/?page_id=226"},"modified":"2023-05-09T16:33:21","modified_gmt":"2023-05-09T16:33:21","slug":"campagne-extraits-choisis","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/campagne-extraits-choisis\/","title":{"rendered":"Campagne : extraits choisis"},"content":{"rendered":"\n<h3>Table des mati\u00e8res<\/h3><ul><li><a href=\"#div1\">Les Chaumes<\/a><\/li><li><a href=\"#div2\">La grand&rsquo;m\u00e8re<\/a><\/li><li><a href=\"#div3\">Souvenir<\/a><\/li><\/ul>\n        \n            <div id=\"div1\">\n                <h2>Les Chaumes<\/h2>\n                <i>[Pages non num\u00e9ris\u00e9es: 1-17]<\/i>\n                <p>Le choses s&rsquo;arrang\u00e8rent vite, et, un matin de bonne heure, deux voitures,\n                    attel\u00e9es chacun d&rsquo;un lourd cheval noir, s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent devant la maison Les\n                    meubles et les ch\u00e8vres y furent charg\u00e9s; puis, une fois toutes les portes et les\n                    volets bien clos, elles repartirent. On avait install\u00e9 Marie sur la premi\u00e8re,\n                    tout au fa\u00eete d&rsquo;un chargement de meubles, o\u00f9, le c\u0153ur gonfl\u00e9 d&rsquo;all\u00e9gresse, elle\n                    se tenait assise sur une table branlante. La grand&rsquo;m\u00e8re \u00e9tait mont\u00e9e dans\n                    l&rsquo;autre voiture avec ses trois ch\u00e8vres qu&rsquo;elle tenait par la corde; elle \u00e9tait\n                    si troubl\u00e9e qu&rsquo;au lieu de les emp\u00eacher de tra\u00eener leur museau sur son tablier\n                    noir, elle les serrait au contraire le plus possible contre elle. Robert \u00e9tait\n                    arriv\u00e9 au petit jour, maintenant il n&rsquo;\u00e9tait pas plus dans de huit heures; mais\n                    les gens \u00e9taient dans les champs depuis les premi\u00e8res clart\u00e9s du matin, de sorte\n                    que la moiti\u00e9 du village qu&rsquo;il fallait traverser \u00e9tait d\u00e9serte. La porte de\n                    chaque maison \u00e9tait close, le chat dormait allong\u00e9 sur la dalle blanche du\n                    seuil, dans les jardins les fleurs rouges brillaient \u00e0 l&rsquo;ombre des pruniers, et\n                    sur toutes ces choses rajeunies ruisselait le soleil, \u00e0 peine \u00e9merg\u00e9 de derri\u00e8re\n                    les maisons.<\/p>\n                <p>Pour Marie, ce premier grand d\u00e9part \u00e9tait merveilleux. Elle n&rsquo;avait jamais quitt\u00e9\n                    le village que pour aller \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place002\">la messe de\n                        Saint-Lactencin<\/span> avec sa grand\u2019m\u00e8re, et elles s&rsquo;y rendaient\n                    toujours \u00e0 pied. Tout d&rsquo;abord, elle avait cru que les voitures prendraient le\n                    m\u00eame chemin; mais au croisement des routes, Robert les fit tourner \u00e0 gauche,\n                    tandis que le ruban blond que sa grand&rsquo;m\u00e8re et elle suivaient de coutume filait\n                    d\u00e9sert de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, allant toujours se r\u00e9tr\u00e9cissant, pour se perdre tout \u00e0\n                    fait dans la plaine. Peu \u00e0 peu, la petite for\u00eat, dont Marie avait tant aim\u00e9\n                    suivre la lisi\u00e8re autrefois devint plus basse, plus sombre, \u00e0 mesure\n                    qu&rsquo;augmentaient les distances, et finalement tout se perdit dans les\n                    miroitements infinis de l\u2019espace. En \u00e9t\u00e9, ces dimanches matins o\u00f9 l\u2019on se\n                    mettait en route pour la grand\u2019messe de onze heures avaient \u00e9t\u00e9 de tout temps un\n                    grand plaisir pour Marie. Comme aujourd\u2019hui, on partait t\u00f4t, et \u00e0 mesure qu\u2019on\n                    avan\u00e7ait, la campagne fra\u00eeche s\u2019\u00e9largissait tout autour de soi. Le soleil\n                    d\u00e9butait dans son ascension, tandis que l\u2019ombre nocturne se retirait des\n                    moissons encore vertes, dont les \u00e9pis naissants bruissaient doucement dans le\n                    vent matinal. Des champs entiers se penchaient, ployaient, et lentement se\n                    redressaient. Ces matin-l\u00e0 \u00e9taient clairs, transparents, lumineux, et Marie\n                    entendait monter de partout le cri : \u00ab all\u00e9luia, all\u00e9luia!\u00a0\u00bb Quelque fois on se\n                    rendait \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place001\">Saint-Lactencin<\/span> par des chemins\n                    de traverse que de hautes haies cl\u00f4turent et que l\u2019ombre des ch\u00e2taigniers garde\n                    toujours frais; mais pour revenir, on prenait par la route. La grand\u2019m\u00e8re allait\n                    la premi\u00e8re, et Marie la suivait \u00e0 une petite distance. Elle marchait sur le\n                    bord du talus, la t\u00eate encore pleine des bruits de cloches, de cantiques,\n                    d\u2019orgues, qui l\u2019accompagnaient si longtemps apr\u00e8s qu\u2019elles eussent quitt\u00e9 le\n                    bourg, et qui s\u2019\u00e9tendaient sur toute la campagne. \u00c0 mi-chemin, tout au bord de\n                    la route, on longeait longtemps les haies de cl\u00f4ture d\u2019un parc. Sit\u00f4t qu\u2019elles\n                    arrivaient l\u00e0, le c\u0153ur de Marie se mettait \u00e0 battre; elle e\u00fbt voulu pouvoir\n                    arr\u00eater sa grand\u2019m\u00e8re qui, indiff\u00e9rente et silencieuse, poursuivait son chemin.\n                    L\u2019enfant aurait aim\u00e9 rester l\u00e0, s\u2019asseoir dans le foss\u00e9 \u00e0 l\u2019ombre des grands\n                    arbres, et attendre jusqu\u2019au soir, afin de savoir si quelqu\u2019un habitait vraiment\n                    cet \u00e9trange endroit; car jamais on n\u2019y rencontrait personne. De la route, on\n                    voyait les cimes sombres des marronniers immenses, et \u00e0 travers leurs branches,\n                    on distinguait les murs d\u2019une maison. Une petite barri\u00e8re basse, en bois,\n                    ouvrait sur une all\u00e9e sabl\u00e9e qui tranchait net le sous-bois touffu; puis, tr\u00e8s\n                    loin, elle aboutissait \u00e0 une pelouse qu\u2019on entrevoyait \u00e0 peine. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 que\n                    l\u2019imagination de Marie restait accroch\u00e9e depuis des ann\u00e9es. La barri\u00e8re \u00e9tait\n                    toujours ouverte sur le bord de la route, l\u2019all\u00e9e toujours d\u00e9serte et sombre, la\n                    pelouse du m\u00eame vert transparent et fragile, mais jamais personne ne s\u2019y montra.\n                    Tout y \u00e9tait si parfaitement tranquille, si parfaitement immobile, que le\n                    myst\u00e8re, l\u2019oubli, le silence y \u00e9taient incrust\u00e9s comme dans une l\u00e9gende. Tandis\n                    que, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des cl\u00f4tures, la campagne ouverte et blonde s\u2019\u00e9tendait \u00e0\n                    perte de vue, que l\u2019heure br\u00fblante de midi poussait les troupeaux de moutons \u00e0\n                    l\u2019ombre ronde des noyers, que les bergers \u00e9tendus sur le dos s\u2019en dormaient, et\n                    que leurs chiens aux poils drus, couch\u00e9s de tout leur long sur la terre\n                    assoiff\u00e9e, tiraient immens\u00e9ment leurs grandes langues roses.<\/p>\n                <p>Mais aujourd&rsquo;hui, tout cela \u00e9tait oubli\u00e9; l\u2019heure pr\u00e9sente \u00e9tait si tendue de\n                    joie que le souvenir n\u2019existait plus. Les voitures lentement s\u2019en \u00e9loignaient,\n                    et Robert qui marchait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elles semblait \u00e0 Marie le ma\u00eetre d\u2019une destin\u00e9e\n                    nouvelle. De temps en temps, elle le voyait retourner en arri\u00e8re, prendre la\n                    bride du second cheval pour l\u2019encourager, le flatter, et aussit\u00f4t l\u2019effort\n                    s\u2019accentuait sur les grands reins lisses de la b\u00eate, qui tournait un peu vers\n                    son jeune ma\u00eetre sa lourde t\u00eate magnifique. Sans savoir pourquoi, Marie trouvait\n                    que Robert ressemblait \u00e0 son cheval, comme elle voyait aussi la ressemblance du\n                    cheval avec les moissons tout autour d\u2019eux, avec l\u2019\u00e9troite route crayeuse, avec\n                    le soleil, avec tout ce qu\u2019il existait de beaut\u00e9 visible et invisible. Le bruit\n                    des voitures sur la petite route, le pas de Robert, celui de ses chevaux, le\n                    ronronnement \u00e9gal des faucheuses dans les champs, le vol des pigeons dans\n                    l\u2019espace, le miroitement des toits d\u2019ardoise au soleil, tout cela \u00e9tait infini\n                    et tr\u00e8s beau ce matin. M\u00eame le chagrin de sa grand\u2019m\u00e8re, qu\u2019elle avait pourtant\n                    devin\u00e9 au moment de partir et qui avait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 comme un poids sur sa joie\n                    naissante, ne l\u2019inqui\u00e9tait plus. \u00c0 pr\u00e9sent, il s\u2019\u00e9tait comme fondu dans le\n                    paysage nouveau, et dilu\u00e9 en poudre d\u2019or dans la lumi\u00e8re.<\/p>\n                <p>La grand\u2019m\u00e8re, elle, au contraire, resserrait sa peine en elle-m\u00eame; le regard\n                    \u00e9teint, elle voyait sans y penser d\u00e9filer lentement les champs de chaque c\u00f4t\u00e9 de\n                    la route, et restait indiff\u00e9rente \u00e0 ces contr\u00e9es qu\u2019elle ne connaissait pas.\n                    Elle avait pass\u00e9 depuis longtemps, sans m\u00eame l\u2019avoir remarqu\u00e9, les limites du\n                    seul pays qu\u2019elle conn\u00fbt. Il y avait pourtant des heures que les voitures\n                    roulaient, mais elle n\u2019avait encore rien chang\u00e9 \u00e0 sa positon. Elle se tenait\n                    toujours assise de m\u00eame sur un coin de meuble, bien droite et serrant fort\n                    contre elle la t\u00eate de ses ch\u00e8vres. La coiffe blanche amidonn\u00e9e enserrait sa\n                    t\u00eate, et les bandeaux clairsem\u00e9s de ses cheveux blancs peign\u00e9s bien \u00e0 plat sur\n                    les tempes accentuaient encore, ce matin, la rigidit\u00e9 de son visage toujours\n                    ferm\u00e9. Lorsque le soleil fut tr\u00e8s haut et qu\u2019il fit tr\u00e8s chaud, elle d\u00e9ploya un\n                    grand mouchoir noir, qu\u2019elle arrangea sur sa t\u00eate, le ramenant bien en avant sur\n                    sa figure, de sorte qu\u2019on ne voyait plus rien de son visage, qu\u2019elle finit par\n                    tenir d\u00e9finitivement abaiss\u00e9 vers ses trois ch\u00e8vres.<\/p>\n                <p>Dans les champs, le grondement des faucheuses s\u2019arr\u00eata soudain, car il \u00e9tait\n                    midi. Les charretiers d\u00e9tel\u00e8rent et s&rsquo;en all\u00e8rent d\u00e9jeuner. Marie les vit\n                    s\u2019\u00e9loigner \u00e0 travers champs, mollement install\u00e9s sur le dos de leurs b\u00eates,\n                    laissant pendre leurs Jambes le long du ventre lisse et odorant des chevaux\n                    fatigu\u00e9s. Ils regagnaient les fermes par des chemins bord\u00e9s de noyers, et l\u2019on\n                    voyait de loin<\/p>\n            <\/div>\n            <div id=\"div2\">\n                <h2>La grand&rsquo;m\u00e8re<\/h2>\n                <i>[Pages non num\u00e9ris\u00e9es: 22-83]<\/i>\n                <p> &#8230; mes enfants, disait le ma\u00eetre parce que c\u2019est trop loin, mais on fera tout\n                    de m\u00eame le r\u00e9veillon \u00e0 la maison.<\/p>\n                <p>La veille de No\u00ebl, tante Victoire et Marie firent la galette, et le ma\u00eetre saigna\n                    un poulet pour le lendemain. Le jour de No\u00ebl, apr\u00e8s le repas, en pre- nant le\n                    caf\u00e9, tante Victoire reparla de <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place003\">Villours<\/span>\n                    pour la premi\u00e8re fois depuis qu\u2019elle \u00e9tait aux <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place004\">Chaumes<\/span>. <\/p>\n\n                <p> \u2014 C\u2019est-y que tu t\u2019ennuyerais avec nous autres, Victoire ? lui demanda son\n                    fr\u00e8re. <\/p>\n                <p>\u2014 Oh non, r\u00e9pondit-elle, c\u2019est pas \u00e0 cause de \u00e7a, mais je me demandais seulement\n                    ce qu\u2019y pouvaient bien faire aujourd\u2019hui l\u00e0-bas.<\/p>\n                <p>\u2014 Oh ma foi, ils vont bien avoir fait comme nous autres, dit le ma\u00eetre. Y seront\n                    all\u00e9s \u00e0 la grand&rsquo;messe ce matin, et ils auront mang\u00e9 bien tranquillement un bon\n                    d\u00e9jeuner en revenant.<\/p>\n\n                <p>Tante Victoire dit que leurs fr\u00e8res et s\u0153urs avaient d\u00fb se retrouver pour\n                    r\u00e9veillonner ensemble ; mais, pour la consoler, le ma\u00eetre reprit : <\/p>\n                <p>\u2014 Tu sais, c\u2019est pas tous les ans que \u00e7a se faisait ; c\u2019est m\u00eame arriv\u00e9 souvent\n                    que l\u2019on restait chacun chez soi et qu\u2019on allait se mettre au lit bien de bonne\n                    heure, surtout quand y faisait aussi froid qu\u2019y fait aujourd\u2019hui. <\/p>\n                <p>Mais, pour le premier de l\u2019An, leurs voisins vin- rent leur souhaiter la bonne\n                    ann\u00e9e, et les ma\u00eetres les invit\u00e8rent \u00e0 revenir souper le soir avec eux, car\n                    maintenant ils avaient fait bonne connaissance. C\u2019\u00e9taient leurs uniques voisins\n                    en dehors des gens du ch\u00e2teau, et pourtant ils avaient \u00e9t\u00e9 longs \u00e0 se faire\n                    vraiment confiance. Le p\u00e8re et la m\u00e8re Devaud habitaient une maison basse \u00e0\n                    l\u2019abri de la for\u00eat, le long de la grand\u2019route, qui faisait partie elle aussi des\n                    propri\u00e9t\u00e9s des <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place004\">Chaumes<\/span>. Les premiers\n                    temps, le ma\u00eetre disait :<\/p>\n                <p> \u2014 \u00c7a a bien l\u2019air d\u2019\u00eatre du bon monde, mais vaut quand m\u00eame mieux attendre de\n                    savoir tout \u00e0 fait, parce que c\u2019est pas seulement par les paroles qu\u2019on conna\u00eet\n                    le mieux les gens.<\/p>\n                <p> Mais la m\u00e8re Devaud ne devait pas \u00eatre aussi patiente que le ma\u00eetre, car un beau\n                    soir elle \u00e9tait venue frapper \u00e0 leur porte. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e toute seule \u00e0\n                    travers champs, par une belle nuit de lune et de grande gel\u00e9e. C\u2019\u00e9tait l\u2019heure\n                    de la veill\u00e9e, et tout le monde avait \u00e9t\u00e9 un peu surpris de la voir; il \u00e9tait\n                    rare au domaine que quelqu\u2019un d\u2019\u00e9tranger v\u00eent frapper \u00e0 la porte \u00e0 ces\n                    heures-l\u00e0. Cela s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 vers la fin du premier hiver.<\/p>\n                <p>\u2014 Je voudrais bien pas d\u00e9ranger la compagnie, avait-elle dit en entrant ; et je\n                    veux pas rester non plus bien longtemps. <\/p>\n                <p>Mais, tante Victoire lui ayant avanc\u00e9 une chaise, elle s\u2019\u00e9tait install\u00e9e avec eux\n                    au coin du feu. Elle \u00e9tait couverte d\u2019un grand fichu de laine noire, qui sentait\n                    le froid et la nuit d\u2019hiver ; aussit\u00f4t qu\u2019elle se fut approch\u00e9e du foyer, elle\n                    l\u2019enleva. Elle portait aussi une coiffe semblable \u00e0 celle de tante Victoire,\n                    bien qu\u2019elle f\u00fbt d\u2019une contr\u00e9e du Berry tout \u00e0 fait oppos\u00e9e \u00e0 celle d\u2019o\u00f9\n                    venaient les ma\u00eetres. C\u2019\u00e9tait une petite femme brune, vive et bavarde, tout le\n                    contraire de son mari, qui \u00e9tait tr\u00e8s grand et tr\u00e8s tranquille. Il disait\n                    toujours d\u2019elle \u00ab qu\u2019elle \u00e9tait bien d\u00e9gourdie et qu\u2019elle allait aussi bon train\n                    \u00e0 l\u2019ouvrage qu\u2019\u00e0 causer \u00bb. Elle menait seule leur petit train de maison, car la\n                    plupart du temps son mari travaillait au ch\u00e2teau, o\u00f9 on l\u2019employait \u00e0\n                    l\u2019entretien du parc. La m\u00e8re Devaud \u00e9tait tr\u00e8s causante et, ce soir-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait\n                    elle qui avait fait tous les frais de la conversation, <\/p>\n                <p> \u2014Vous voil\u00e0 bien habitu\u00e9s au pays \u00e0 pr\u00e9sent ? Et c\u2019est bien vrai qu\u2019on s\u2019y fait\n                    aussi bien qu\u2019\u00e0 un autre, \u00e0 la longue. Nous autres non plus, on n\u2019est <\/p>\n                <i>[Pages non num\u00e9ris\u00e9es: 86-88]<\/i>\n                <p>les reverrons sur la terre, qu\u2019ils ne nous aimeront plus, qu\u2019ils n\u2019agiront plus\n                    pour nous.<\/p>\n                <p>L\u2019enterrement devait avoir lieu le surlendemain \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place005\">l\u2019\u00e9glise de la paroisse de Fouilleraut<\/span> ; tante Victoire garda\n                    Marie aupr\u00e8s d\u2019elle pour lui arranger des v\u00eatements noirs qu\u2019elle retrouva dans\n                    ses tiroirs. La veille au soir, le ma\u00eetre dit \u00e0 Marie et \u00e0 tante Victoire qu\u2019il\n                    faudrait se lever tr\u00e8s t\u00f4t le lendemain pour se mettre en route de bon matin. Et\n                    en effet, ils se lev\u00e8rent tr\u00e8s t\u00f4t. Lorsque, \u00e0 force de la secouer, tante\n                    Victoire fut enfin parvenue \u00e0 la r\u00e9veiller, Marie sentit qu\u2019il faisait encore\n                    nuit noire derri\u00e8re les volets clos. Tante Victoire, d\u00e9j\u00e0 tout habill\u00e9e,\n                    achevait d\u2019ajuster sa coiffe devant la glace. Une bougie br\u00fblait doucement sur\n                    la chemin\u00e9e ; Marie voyait la vieille femme refl\u00e9t\u00e9e sur le fond impr\u00e9cis de la\n                    chambre faiblement \u00e9clair\u00e9e. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, ses gestes \u00e9taient plus\n                    doux, plus silencieux. Son image \u00e9tait le premier plan, un peu fondu dans l\u2019or\n                    poudreux de la lumi\u00e8re invisible, d\u2019un monde flou, tout en profondeur.\n                    Lorsqu\u2019elle eut fini, tante Victoire s\u2019\u00e9loigna, et dans la glace la poussi\u00e8re\n                    d\u2019or s\u2019\u00e9parpilla, tandis que tout au fond, refl\u00e9t\u00e9e sur la surface cir\u00e9e d\u2019une\n                    porte d\u2019armoire \u00e0 demi-ouverte, la bougie d\u00e9form\u00e9e continuait de br\u00fbler. <\/p>\n                <p> \u2014 Voyons donc, Marie, dit tante Victoire, on croirait pas que c\u2019est pour aller \u00e0\n                    l\u2019enterrement de ta grand\u2019m\u00e8re que je t\u2019ai r\u00e9veill\u00e9e, tu restes dans ton lit\n                    comme si \u00e7a allait pas \u00eatre bient\u00f4t le mo- ment de partir. Allons, l\u00e8ve-toi, ma\n                    petite fille, ajouta-t-elle doucement en la faisant sortir du lit. Ils se mirent\n                    en route bien avant qu\u2019il ne f\u00eet jour. Tante Victoire glissa des briques chaudes\n                    sous leurs pieds et le ma\u00eetre alluma des lanternes qu\u2019il accrocha aux deux c\u00f4t\u00e9s\n                    de la voiture, sur le devant. Elles n\u2019\u00e9clairaient pas grand\u2019chose, sinon <\/p>\n                <p>la croupe rousse et brillante de la jument. Sit\u00f4t qu\u2019ils furent bien install\u00e9s,\n                    le ma\u00eetre fit claquer son fouet et ils partirent au grand galop. Une fois qu\u2019ils\n                    furent sur la grand\u2019route, la voiture fila presque silencieuse sur le\n                    goudronnage. A droite, tr\u00e8s loin dans les champs invisibles, une premi\u00e8re lueur\n                    de l\u2019aurore encore lointaine barrait les t\u00e9n\u00e8bres, \u00e0 ras de terre, d\u2019une ligne\n                    blanch\u00e2tre, tan- dis qu\u2019\u00e0 gauche, au contraire, l\u2019\u00e9paisse masse du parc et des\n                    for\u00eats reposait encore profond\u00e9ment. De ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 tout \u00e9tait plus sombre, plus\n                    silencieux, et \u00e0 longer ainsi, en courant, cette haute paroi d\u2019arbres immobiles,\n                    on avait l\u2019impression de filer le long d\u2019une myst\u00e9rieuse muraille.<\/p>\n                <p>Ce ne fut que bien longtemps apr\u00e8s qu\u2019ils eurent quitt\u00e9 les for\u00eats des Chaumes,\n                    que tout \u00e0 coup le jour se leva. Il apparut frileux, tout envelopp\u00e9 de\n                    brouillards blancs qui tra\u00eenaient en lambeaux le long des haies rousses, perl\u00e9es\n                    d\u2019humidit\u00e9. Ensuite il se mit \u00e0 pleuvoir. Marie n\u2019avait jamais refait ce chemin\n                    depuis que, plus d\u2019une ann\u00e9e auparavant, elle s\u2019\u00e9tait mise en route avec sa\n                    grand\u2019m\u00e8re pour venir aux <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place004\">Chaumes<\/span>. Mais si\n                    elle n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 s\u00fbre que c\u2019\u00e9tait bien par l\u00e0 qu\u2019ils \u00e9taient pass\u00e9s, elle ne\n                    l\u2019e\u00fbt certainement pas cru, tant les choses \u00e9taient chang\u00e9es. Nulle part, il n\u2019y\n                    avait trace de la splendeur que Marie leur avait connue nagu\u00e8re. Comme le bel\n                    \u00e9t\u00e9 \u00e9tait loin ! Marie crut qu\u2019elle l\u2019avait r\u00eav\u00e9. Depuis qu\u2019ils avaient quitt\u00e9\n                    la grand\u2019route ils roulaient sur une autre, toute petite, crayeuse, d\u00e9tremp\u00e9e,\n                    noy\u00e9e de grandes flaques d\u2019eau jaune qui refl\u00e9taient m\u00e9lancoliquement un peu du\n                    ciel triste. De chaque c\u00f4t\u00e9, le long des foss\u00e9s remplis d\u2019eau, elle \u00e9tait bord\u00e9e\n                    de noyers noirs qui tendaient dans le vent leurs branches noueuses. Dans les\n                    champs maintenant labour\u00e9s, mais que Marie avait vus une fois si blonds, si\n                    magnifiquement charg\u00e9s de moissons, les fermes paraissaient plus hautes \u00e0\n                    pr\u00e9sent que les terres \u00e9taient nues, tout autour d\u2019elles. Des nu\u00e9es de pigeons\n                    blancs et Meus volaient au-dessus des toits rouges, tandis que sur les arbres,\n                    le long des chemins, on voyait les taches noires des corbeaux. Ils se tenaient\n                    frileusement accroupis sur les plus hautes bran- ches, regardant fixement devant\n                    eux comme pour suivre, dans l\u2019immense grisaille, la marche invisible du temps.\n                    Quelquefois, lourdement ils s\u2019en- volaient en criant et on les voyait s\u2019\u00e9loigner\n                    \u00e0 grands battements de leurs longues ailes pointues. Ils finissaient par\n                    dispara\u00eetre au loin dans la brume o\u00f9 l\u2019on entendait encore leurs cris d\u00e9sol\u00e9s\n                    qui donnaient l\u2019impression que l\u2019hiver ne finirait plus jamais. <\/p>\n                <p>Lorsque les ma\u00eetres arriv\u00e8rent \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place006\">Ch\u00e9zelles<\/span>,\n                    il n\u2019\u00e9tait que midi; l\u2019enterrement ne devait pas \u00eatre l\u00e0 avant deux heures, de\n                    sorte qu\u2019ils all\u00e8rent \u00e0 l\u2019auberge o\u00f9 ils s\u2019install\u00e8rent pour d\u00e9jeuner. Tante\n                    Victoire et son fr\u00e8re, qui connaissaient tout le monde \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place006\">Ch\u00e9zelles<\/span>, \u00e9taient tr\u00e8s \u00e9mus de se retrouver dans\n                    ces lieux si familiers. La plupart des leurs \u00e9taient enterr\u00e9s ici, dans\n                        <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place007\">l\u2019ancien cimeti\u00e8re<\/span> maintenant\n                    abandonn\u00e9. Les tombes \u00e9taient group\u00e9es autour de <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place008\">la\n                        petite \u00e9glise<\/span>, au pied de ses murs gris o\u00f9 beaucoup d\u2019entre\n                    elles avaient d\u00e9j\u00e0 disparu. Peu \u00e0 peu elles \u00e9taient retomb\u00e9es au niveau de la\n                    terre et on n\u2019en voyait plus le trac\u00e9 ni m\u00eame l\u2019emplacement, sauf parfois,\n                    lorsqu\u2019un reste de couronne, un petit ange blanc et bleu conserv\u00e9 sous verre, ou\n                    les d\u00e9bris d\u2019une croix, l\u2019indi- quaient encore. Parmi les gens tr\u00e8s vieux,\n                    quelques-uns savaient le nom de ceux qui reposaient l\u00e0 depuis si longtemps, mais\n                    la plupart de ces morts \u00e9taient effac\u00e9s de la m\u00e9moire des hommes; seule\n                        <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place008\">la petite \u00e9glise<\/span>, tr\u00e8s vieille elle\n                    aussi, se souvenait d\u2019eux. Car elle savait par c\u0153ur l\u2019histoire si humble et si\n                    vari\u00e9e de leur existence. Tous \u00e9taient venus \u00e0 elle en mainte circonstance\u00a0; le\n                    bapt\u00eame d\u2019abord, puis la communion, le mariage, les pri\u00e8res, la mort enfin les y\n                    avaient amen\u00e9s tour \u00e0 tour. Un mur bas la prot\u00e9geait, elle et ses tombes, de la\n                    route, tandis que devant elle, sur la petite place, un groupe de platanes\n                    voilait la nudit\u00e9 de sa fa\u00e7ade un peu d\u00e9labr\u00e9e. Les ma\u00eetres parlaient dans la\n                    salle de l\u2019auberge avec des gens de connaissance, lorsque soudain, devant les\n                    fen\u00eatres sans rideaux, une voiture lentement passa et s\u2019arr\u00eata. Marie, qui se\n                    trouvait dehors, vit le cort\u00e8ge qui suivait se ramasser sur lui-m\u00eame puis\n                    s\u2019\u00e9parpiller par petits groupes sur la place\u00a0; des hommes d\u00e9charg\u00e8rent le\n                    cercueil qu\u2019ils d\u00e9pos\u00e8rent devant la porte ouverte de l\u2019\u00e9glise. Alors les gens\n                    se rapproch\u00e8rent, on jeta l\u2019eau b\u00e9nite. Marie sentit une \u00e9trange angoisse\n                    lorsqu\u2019elle vit tante Victoire arriver, faire le signe de la croix et rester un\n                    long moment debout \u00e0 prier. Le ma\u00eetre s\u2019approcha aussi. Il \u00e9tait nu-t\u00eate et il\n                    paraissait tr\u00e8s vieux aujourd\u2019hui, ainsi habill\u00e9 tout de noir. Une vieille femme\n                    de Fouilleraut vint prendre Marie par la main pour l\u2019entra\u00eener avec elle tout\n                    pr\u00e8s du cercueil. Cette femme qu\u2019elle ne reconnut pas tout de suite, \u00e0 cause de\n                    la capote qui lui cachait tout le visage, pleurait silencieusement et Marie\n                    sentit son angoisse augmenter. Bient\u00f4t le pr\u00eatre parut, on emporta le cercueil\n                    dans l\u2019\u00e9glise et la messe des morts commen\u00e7a. <\/p>\n            <\/div>\n            <div id=\"div3\">\n                <h2>Souvenir<\/h2>\n                <i>[Pages non num\u00e9ris\u00e9es: 93-129]<\/i>\n                <p>&#8230; elle l\u2019imaginait plus extraordinaire. Pour elle, le bonheur et la joie\n                    \u00e9taient les h\u00f4tes d\u2019un palais tout blanc, qu\u2019elle voyait r esplendir dans la\n                    lumi\u00e8re infi nie des temps \u00e0 venir.<\/p>\n                <p>Pour l\u2019assembl\u00e9e, elle n\u2019y \u00e9tait all\u00e9e que deux ou trois fois, quand elle \u00e9tait\n                    toute petite, avec sa grand\u2019m\u00e8re. A <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place009\">Fouilleraut<\/span> il n\u2019y en avait point\u00a0; c\u2019\u00e9tait \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place003\">Villours<\/span>, o\u00f9 elle avait lieu tous les ans, que\n                    Marie l\u2019avait vue. Mais ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re l\u2019assembl\u00e9e qui attirait la grand\u2019m\u00e8re\n                    \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place003\">Villours<\/span> : ce qui la s\u00e9duisait, c\u2019\u00e9tait\n                    de s\u2019engager seule avec Marie sur les sentiers qui traversaient d\u2019abord les\n                    champs pour gagner ensuite les bois : cette grande for\u00eat qui s\u00e9parait les deux\n                    villages. Pour \u00eatre s\u00fbre de ne rencontrer personne, la vieille femme partait\n                    toujours sit\u00f4t apr\u00e8s le d\u00e9jeuner. Jamais elle ne suivait la route ; elle prenait\n                    toujours par les sentiers de traverse qu\u2019elle connaissait mieux que\n                    personne.<\/p>\n                <p>Au mois de juillet il fait chaud en plein midi, mais cela n\u2019emp\u00eachait pas la\n                    grand\u2019m\u00e8re de se mettre en route, au contraire, parce qu\u2019elle savait bien que\n                    c\u2019\u00e9tait l\u2019heure la plus d\u00e9serte de la journ\u00e9e. Elle ajustait sur sa t\u00eate Son\n                    grand mouchoir noir, fermait sa porte \u00e0 clef, puis elle partait, suivie de\n                    Marie, Elle allait toujours la premi\u00e8re, toujours silencieuse\u00a0; elle suivait\n                    d\u2019abord le sentier entre les haies des jardins, puis elle en prenait bient\u00f4t un\n                    autre qui traversait les moissons m\u00fbres. Le soleil flambait dans les \u00e9pis, les\n                    grillons chantaient \u00e9perdument, il semblait que l\u2019\u00e9t\u00e9 ne d\u00fbt jamais finir. Une\n                    fois le bois atteint, on retrouvait la fra\u00eecheur. Marie savait d\u2019avance que sa\n                    grand\u2019m\u00e8re ne s\u2019arr\u00eaterait d\u00e9 marcher que lorsqu\u2019elles seraient arriv\u00e9es \u00e0 ce\n                    gros ch\u00eane \u00e0 moiti\u00e9 chemin dans la for\u00eat. Une fois l\u00e0, la vieille femme faisait\n                    halte; elle donnait autour d\u2019elle trois ou quatre grands coups de b\u00e2ton pour\n                    effaroucher les serpents, puis, s\u2019asseyant dans les foug\u00e8res, elle appuyait au\n                    tronc \u00e9norme de l\u2019arbre, son dos encore droit. Elle demeurait ainsi longtemps\n                    immobile \u00e0 se reposer, ses longues mains br\u00fbl\u00e9es par le soleil pos\u00e9es \u00e0 plat sur\n                    ses jupes noires. Quelquefois Marie restait tranquillement assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle,\n                    mais le plus souvent elle errait alentour jusqu\u2019\u00e0 ce que sa grand\u2019m\u00e8re se lev\u00e2t\n                    pour repartir. Deux ou trois fois, elles s\u2019\u00e9talent trouv\u00e9es venir \u00e0 Villours le\n                    jour de l\u2019assembl\u00e9e, mais Marie n\u2019en avait pas beaucoup profit\u00e9, parce que sa\n                    grand\u2019m\u00e8re avait travers\u00e9 tout le village sans s\u2019inqui\u00e9ter des petites baraques\n                    bariol\u00e9es qui se trouvaient rang\u00e9es sur le bord de la route. Un jour seulement,\n                    elles s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9es devant l\u2019une d\u2019elles, juste le temps d\u2019acheter un sucre\n                    d\u2019orge pour Marie. \u2014<\/p>\n                <p>\u00c7\u2019avait \u00e9t\u00e9 une belle et bonne chose que ce sucre d\u2019orge! Maintenant encore, la\n                    jeune fille se souvenait du go\u00fbt qu\u2019il avait eu et du papier rose \u00e0 petites\n                    \u00e9toiles d\u2019or qui l\u2019enveloppait. \u2014 La grand\u2019m\u00e8re n\u2019allait \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place003\">Villours<\/span> que pour y retrouver une connaissance,\n                    ou plut\u00f4t son unique amie, une femme de son \u00e2ge qui avait gard\u00e9 les ch\u00e8vres avec\n                    elle dans l\u2019enfance. \u00c7\u2019avait \u00e9t\u00e9 aussi l\u2019amie de sa jeunesse, car elles ne\n                    s\u2019\u00e9taient s\u00e9par\u00e9es que le jour o\u00f9 la m\u00e8re Gautier, comme l\u2019appelait la\n                    grand\u2019m\u00e8re, s\u2019\u00e9tait mari\u00e9e et avait quitt\u00e9 Fouilleraut pour aller s\u2019installer \u00e0\n                    Villours. La m\u00e8re Gautier \u00e9tait toujours contente de voir arriver sa vieille\n                    amie. \u00ab Te voil\u00e0 donc, Louise \u00bb, disait-elle en l\u2019embrassant, puis elle\n                    s\u2019empressait de sortir quelque chose \u00e0 manger de ses placards. \u2014 \u00ab Tu sais bien\n                    que je ne veux rien \u00bb, r\u00e9pondait la grand\u2019m\u00e8re, mais elles s\u2019installaient quand\n                    m\u00eame toutes les deux devant la table o\u00f9 elles restaient \u00e0 causer Jusqu\u2019\u00e0 ce que\n                    le soleil commen\u00e7\u00e2t \u00e0 d\u00e9cliner. Alors la grand\u2019m\u00e8re se levait pour partir, et la\n                    m\u00e8re Gautier lui faisait la conduite loin en dehors du village, presque jusqu\u2019\u00e0\n                    la lisi\u00e8re du bois. Les choses se passaient toujours de m\u00eame; que ce f\u00fbt la\n                    grand\u2019m\u00e8re qui all\u00e2t \u00e0 <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place003\">Villours<\/span> ou la m\u00e8re\n                    Gautier qui v\u00eent \u00e0 Fouilleraut, elles allaient toujours se voir, passaient\n                    ensemble le plus de temps possible puis elles se raccompagnaient un bon bout de\n                    chemin et s\u2019embrassaient en se quittant.<\/p>\n                <p>Dans son lointain souvenir des assembl\u00e9es de <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place003\">Villours<\/span>, Marie ne retrouvait de vraiment distincte que l\u2019image\n                    s\u00e9v\u00e8re de sa grand\u2019m\u00e8re. C\u2019\u00e9tait elle qui se tenait au premier plan, sa haute\n                    silhouette allong\u00e9e pr\u00e8s du ch\u00eane, la t\u00eate appuy\u00e9e au tronc de l\u2019arbre et son\n                    long visage d\u2019isol\u00e9e \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9 sous le mouchoir noir. C\u2019\u00e9tait sa grand\u2019m\u00e8re\n                    \u00e0 elle, Marie; c\u2019\u00e9tait de cette femme que lui \u00e9taient venues les premi\u00e8res\n                    tendresses, le premier grand attachement : c\u2019\u00e9tait aussi le premier \u00eatre qu\u2019elle\n                    avait beaucoup aim\u00e9. A elle seule \u00e9taient rattach\u00e9s ses plus lointains\n                    souvenirs, ses plus lointaines \u00e9motions; avec personne d\u2019autre Marie n\u2019avait\n                    connu un lien de parent\u00e9 aussi profond, une confiance, un amour aussi v\u00e9ritable.\n                    Comme l\u2019image qu\u2019elle gardait de sa grand\u2019m\u00e8re diff\u00e9rait de ce que les autres\n                    personnes pensaient! Tout avait \u00e9t\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9part des <span style=\"font-weight:bold\" id=\"place004\">Chaumes<\/span>, si doux entre elles ! Marie se rappelait\n                    qu\u2019en hiver, dans leur lit, quand il faisait bien froid, la vieille femme lui\n                    prenait les pieds dans ses mains pour les r\u00e9chauffer; ou bien, avant de l\u00e0\n                    mettre au lit, elle l\u2019asseyait sur ses genoux et la tenait longuement devant le\n                    feu. Souvent, dans ces moments-l\u00e0, elle avait fait promettre \u00e0 Marie de ne la\n                    quitter jamais, de rester avec elle jusqu\u2019\u00e0 sa mort. \u00ab Oh grand\u2019m\u00e8re,\n                    grand\u2019m\u00e8re! \u00bb g\u00e9missait tout bas Marie quand elle repensait \u00e0 tout cela.\n                    Maintenant, tout \u00e9tait fini; cet amour n\u2019existait plus, puisqu\u2019elle \u00e9tait morte.\n                    Comment \u00e9tait-ce possible, que tout p\u00fbt finir si vite, sans m\u00eame qu\u2019on ait le\n                    temps de le saisir tr\u00e8s bien, lorsque cela arrive? N\u2019avait-elle pas vu, elle,\n                    Marie, venir de, loin, dans la campagne pluvieuse, le cort\u00e8ge fun\u00e8bre de sa\n                    grand\u2019m\u00e8re? N\u2019avait-elle pas vu la voiture avancer p\u00e9niblement dans les\n                    brouillards, ne paraissant, de loin, qu\u2019une toute petite chose jet\u00e9e un peu de\n                    c\u00f4t\u00e9 par le vent? Comme ils marchaient lentement sur la route, ces hommes en\n                    chapeaux noirs, et ces femmes en capotes ! Ensuite, ils avaient d\u00e9pos\u00e9 le\n                    cercueil devant l\u2019\u00e9glise, et la m\u00e8re Gautier \u00e9tait venue prendre la main de\n                    Marie, pour lui faire jeter de l\u2019eau b\u00e9nite. Mais non, ce jour-l\u00e0, elle n\u2019avait\n                    pas compris que c\u2019\u00e9tait sa grand\u2019m\u00e8re qu\u2019on allait ensevelir dans la terre, car,\n                    comment l\u2019imaginer allong\u00e9e et d\u00e9sormais immobile dans cette grande bo\u00eete de\n                    bois?<\/p>\n                <p>Mais, quelque temps apr\u00e8s, un soir dans son lit, Marie avait tout compris. Dans\n                    le noir, lentement, un rideau glissa, et du fond des t\u00e9n\u00e8bres une petite maison\n                    basse, bien connue, \u00e9mergea. La porte et les volets sont ferm\u00e9s, on devine que\n                    l\u2019\u00e9table \u00e0 ch\u00e8vres est vide, que la paille et le foin se g\u00e2tent dans la grange.\n                    Le loquet de la porte prend soudain une grande importance; il est rouill\u00e9, la\n                    patine en est partie, on sent que les mains qui l\u2019on tant de fois soulev\u00e9 jadis,\n                    ne le touchent plus depuis longtemps. L\u2019herbe a repouss\u00e9 pr\u00e8s du seuil, elle\n                    recouvre maintenant le petit trac\u00e9 qui menait de la porte de la maison \u00e0\n                    l\u2019\u00e9table \u00e0 ch\u00e8vres. Comme ce serait \u00e9trange d\u2019entrer dans la demeure ferm\u00e9e, o\u00f9\n                    les meubl\u00e9s dorment; les araign\u00e9es tissent entre les poutres noires du plafond.\n                    La poussi\u00e8re recouvre le, crucifix de bois suspendu au-dessus du b\u00e9nitier, au\n                    chevet du lit vide Marie soudain se met \u00e0 pleurer. \u00ab Grand\u2019 m\u00e8re, grand\u2019m\u00e8re ! \u00bb\n                    Mais personne ne r\u00e9pondra plus jamais \u00e0 cet appel. Dehors, sur la fa\u00e7ade, on\n                    dirait que la mort, la solitude, font d\u00e9sormais un secret de tout ce qui fut\n                    dit, de tout ce qui fut fait autrefois dans cette maison. Marie elle-m\u00eame ne\n                    compte plus, car maintenant que celle qui vivait l\u00e0 n\u2019est plus, c\u2019est le temps\n                    qui s\u2019est rendu ma\u00eetre du logis et qui, d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, ach\u00e8ve tir \u00e0 jamais\n                    les derniers vestiges, les derniers souvenirs, qui efface les anciennes\n                    empreintes. Marie peut bien revenir, tout sera chang\u00e9, elle ne na\u00eetra plus rien;\n                    cette demeure, qui fut si longtemps la sienne, ne l\u2019accueillera plus.<\/p>\n                <p> \u00ab Grand\u2019m\u00e8re, grand\u2019m\u00e8re! sanglote \u00e0 nouveau Marie, et si fort cette fois, que\n                    tante Victoire se r\u00e9veille. <\/p>\n                <p>\u2014 Qu\u2019est-ce que tu as, ma petite fille? demande t-elle, dress\u00e9e sur son lit.<\/p>\n                <p>Puis elle se l\u00e8ve, s\u2019approche, attire Marie \u00e0 elle et la console.<\/p>\n                <p> \u00ab Arr\u00eate-toi de pleurer, ma petite enfant, parce que, l\u00e0 o\u00f9 est ta grand\u2019m\u00e8re \u00e0\n                    pr\u00e9sent, tout est bien mieux que dans la vie. Plus rien ne lui manque, plus rien\n                    ne la tourmente.<\/p>\n                <p>Plusieurs soirs de suite, la m\u00eame souffrance \u00e9tait revenue \u00e0 Marie : sit\u00f4t\n                    qu\u2019elle \u00e9tait au lit, elle recommen\u00e7ait \u00e0 pleurer. Si sa grand\u2019m\u00e8re avait quitt\u00e9\n                    sa maison et cheminait maintenant, solitaire, sur le petit sentier du ch\u00eane,\n                    dans les bois de Villours, c\u2019est parce qu&rsquo;elle l\u2019avait laiss\u00e9e partir des\n                    Chaumes et qu&rsquo;elle n\u2019\u00e9tait jamais retourn\u00e9e la voir : c\u2019est \u00e0 cause de cela\n                    qu\u2019il lui \u00e9tait venu ce chagrin terrible, Marie avait beau se dire que tout cela\n                    n\u2019\u00e9tait pas possible, cette id\u00e9e la tourmentait quand m\u00eame. Enfin il vint un\n                    jour o\u00f9 elle ne vit plus sa grand\u2019m\u00e8re errer d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans les for\u00eats, pour\n                    y cacher son \u00e2me trop cruellement bless\u00e9e. Cette fois, elle avait d\u00e9finitivement\n                    quitt\u00e9 la terre pour un s\u00e9jour plus beau, et, bien que son souvenir continu\u00e2t \u00e0\n                    alourdir souvent de peine le c\u0153ur de Marie, la jeune fille finit par retrouver\n                    la paix.<\/p>\n            <\/div>\n            <i>[Pages non num\u00e9ris\u00e9es: 136-306]<\/i>\n        \n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table des mati\u00e8res Les Chaumes La grand&rsquo;m\u00e8re Souvenir Les Chaumes [Pages non num\u00e9ris\u00e9es: 1-17] Le choses s&rsquo;arrang\u00e8rent vite, et, un matin de bonne heure, deux voitures, attel\u00e9es chacun d&rsquo;un lourd cheval noir, s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent devant la maison Les meubles et les ch\u00e8vres y furent charg\u00e9s; puis, une fois toutes les portes et les volets bien clos, &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"\" href=\"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/campagne-extraits-choisis\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">Campagne : extraits choisis<\/span> Lire la suite\u00a0\u00bb<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","footnotes":""},"class_list":["post-226","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/226","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=226"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/226\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":682,"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/226\/revisions\/682"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/parcoursdesdames.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=226"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}